mardi 27 janvier 2026

Le mal mauritanien : autopsie d'une stagnation à travers les archives de Cridem (2008-2026) - Pr ELY Mustapha


Analyser le fil d'actualité de Cridem sur près de deux décennies (2008-2026), c'est faire l'expérience vertigineuse d'un temps immobile.

La lecture des archives de ce portail ne révèle pas une trajectoire de développement linéaire, mais une courbe sinusoïdale où les mêmes causes produisent, avec une régularité métronomique, les mêmes effets. Ce que l'on nomme le "mal mauritanien" n'est pas une crise, c'est un système. Voici l'analyse des fractures structurelles qui hantent la page d'accueil du site depuis 18 ans.

 

Le choix de cette fenêtre de 18 ans est méthodologique et me semble crucial. Elle ne mesure pas une simple succession d'années, mais l'intégralité d'une séquence de gouvernance militaire et post-transitionnelle :

 

-       L'Origine (2008) : l'année marque le coup d'État du 6 août (le mouvement de la "Rectification"), point de bascule fondateur du système politique actuel. C'est l'année "zéro" de la reconfiguration du pouvoir autour de l'appareil sécuritaire.

-       L'Épreuve de durée : cette période englobe la décennie Mohamed Ould Abdel Aziz et les sept années du mandat de Mohamed Ould Ghazouani. Elle permet de tester l'hypothèse de la continuité systémique au-delà des changements de personnes.

-       Le Cycle des Matières Premières : Économiquement, il  couvre le "super-cycle" minier (l'euphorie 2010-2014), le krach (2015), et la tentative de relance actuelle.

Analyser Cridem sur cette période permet donc de filtrer le "bruit" conjoncturel pour isoler le signal structurel.


Le constat est sans appel : le pays ne recule pas, il tourne en rond.

 

Si l'on considère la Mauritanie comme un système complexe, le site Cridem agit comme une "boîte noire". Il enregistre non seulement les événements (inputs), mais aussi les réactions sociétales et les échecs de traitement (outputs).

 L'analyse approfondie sur 18 ans permet d'identifier non plus des crises isolées, mais des cycles stationnaires. Le pays ne recule pas, il tourne en rond.

 

Voici l'analyse des mécanismes de blocage que nous avons identifiés à travers les récurrences du site.

 

La Volatilité institutionnelle : La "Valse" comme mode de gestion

 

En économie institutionnelle, la stabilité du personnel dirigeant est la clé pour la réussite des projets à long terme. Or, la recherche sur Cridem révèle une anomalie majeure : la durée de vie critique des hauts fonctionnaires.

Une recherche sur les termes "Nomination", "Conseil des Ministres" ou "Limogeage" génère un bruit de fond constant. On observe qu'un Directeur de la SOMELEC (électricité) ou de la SNDE (eau) est remplacé en moyenne tous les 18 à 24 mois.

Cette instabilité chronique empêche toute planification stratégique. Chaque nouveau directeur arrive, annule les décisions du précédent, lance un "audit" pour discréditer le prédécesseur,  et promet des réformes.

 

La Conséquence en est que le pays est en perpétuel redémarrage.

 

 Les projets d'infrastructures (routes, assainissement) subissent des retards structurels car l'interlocuteur change avant que le béton ne sèche. C'est une perte sèche de compétence et de mémoire institutionnelle.

 

Le Paradoxe du Pêcheur Affamé : L'échec de la chaîne de valeur

Les archives de Cridem documentent une aberration économique fondamentale concernant la sécurité alimentaire, particulièrement dans le secteur halieutique.

 

 Deux types d'articles cohabitent de manière absurde depuis 2008:

-       Les titres triomphants : "Renouvellement de l'accord de pêche avec l'UE", "Recettes records de la SMCP".

-       Les cris d'alarme : "Flambée du prix du poisson au marché de Sebkha", "Le poisson rare dans les assiettes des Nouakchottois".

 

C'est la définition même dite clinique de l'économie extravertie. La Mauritanie exporte des protéines nobles (poulpe, poisson de qualité) pour importer des calories de base (blé, huile, sucre) soumises aux chocs inflationnistes mondiaux.

 

Ainsi donc, le modèle économique documenté par Cridem est celui d'un transfert de richesse vers l'extérieur. La valeur ajoutée (transformation du poisson) n'est pas créée localement. Le citoyen ne voit la richesse de ses côtes que sous forme de statistiques macroéconomiques, jamais dans son panier de la ménagère!

L'Urbanisation du "Non-Droit" : Nouakchott, la ville-monstre

L'analyse spatiale des faits divers et des brèves "Société" sur Cridem,  dessine la carte d'une fracture territoriale majeure.

La rubrique "Faits Divers" est quasi-exclusivement nourrie par la périphérie de Nouakchott (Tarhil, Dar Naim). Les thèmes sont invariables depuis 15 ans : Insécurité, pénurie d'eau (les charretiers revendant l'eau), litiges fonciers (la "Gazra").

 

Il donc évident que Cridem documente l'échec de l'aménagement du territoire. L'exode rural, poussé par la sécheresse (thème récurrent "Environnement"), a créé une ceinture de pauvreté que l'État peine à viabiliser.

L'État dépense une fortune pour réparer l'urgence urbaine (citernes d'eau, opérations de police ponctuelles) au lieu d'investir dans le développement rural qui aurait prévenu cet exode. C'est une gestion par le chaos.

La Fracture Sociale : Le "Non-Dit" devenu vacarme

 

Si la presse officielle lisse la réalité, Cridem, notamment via ses reprises de communiqués d'ONG (IRA, SOS Esclaves, FLAM, etc.) et ses commentaires (souvent virulents), agit comme un sismographe des tensions identitaires.

Les mots-clés "Esclavage", "Passif humanitaire", "Enrôlement" (état-civil) reviennent par vagues cycliques. À chaque tentative d'apaisement gouvernemental (création de l'agence Tadamoun ou Taazour), succède une recrudescence de plaintes sur l'inefficacité de ces mesures.

 

On constate donc que le développement économique est impossible sans cohésion sociale. Les archives montrent que l'exclusion (réelle ou ressentie) d'une partie de la population agit comme un frein-à- main serré sur l'économie.

 

Le constat me semble à ce niveau implacable:  L'énergie nationale est dissipée dans des querelles identitaires et des luttes pour la reconnaissance des droits, plutôt que d'être canalisée vers la production et l'innovation. C'est une mauvaise allocation du capital humain.



Le syndrome de Sisyphe : La lutte éternelle contre la corruption

L'analyse sémantique des titres sur la corruption révèle une boucle temporelle parfaite.

-       En 2008, Cridem relayait déjà les tribunes de parlementaires  affirmant que "la corruption entrave le processus démocratique et le développement".

-       En 2024, les experts publient encore des manuels sur "La lutte contre la corruption" et la nécessité de cartographier les risques.

-       En janvier 2026, le Premier ministre annonce fièrement "11 dossiers transmis à la justice".


La permanence du sujet sur le site prouve l'échec des institutions. La corruption n'est pas traitée comme un dysfonctionnement systémique, mais comme une série de faits divers judiciaires.

Cette "lutte" perpétuelle sans résultat probant est le signe d'une gouvernance de l'annonce : on soigne la communication (les "dossiers transmis") plutôt que la pathologie (les circuits de passation de marchés).

Le piège de la rente : De la crise de la SNIM au mirage du phosphate

 

La lecture des dépêches économiques sur Cridem est l'illustration parfaite du "syndrome hollandais" (dépendance aux matières premières).

-       L'archive témoin (2015) : La grande grève de la SNIM et la chute des cours du fer. Les titres de l'époque ("La SNIM engage un plan d'austérité", "La grève la plus longue de l'histoire") montraient une économie à genoux dès que le cours mondial toussait.

-       L'actualité (2026) : L'annonce que "2026 sera marquée par l'exportation des premières cargaisons de phosphate de Bofal" résonne comme un écho inquiétant.

 

En 18 ans, le modèle n'a pas changé d'un iota. La Mauritanie, vue à travers les productions journalistiques sur Cridem, reste une économie de comptoir. Elle vendait du fer brut hier, elle vendra du phosphate brut demain (et du gaz après-demain).

 

La valeur ajoutée, celle qui crée de l'emploi pérenne, est absente des archives.

 

L'économie mauritanienne ne se développe pas, elle se diversifie dans la rente.

La faillite du capital humain : L'éducation et la santé en chute libre

C'est sans doute le constat le plus douloureux à travers les colonnes du site. Les indicateurs sociaux ne stagnent pas, ils régressent.

 

-       Éducation : En comparant les articles sur le Baccalauréat, on note une dégradation statistique effrayante. Cridem rapportait un taux de réussite autour de 44% en 2008. En 2024, le site titre sur un "échec patent" avec 23,7% d'admis, qualifiant le système d'usine à échec.

 

-       Santé : Le mot-clé "évacuation sanitaire" traverse les années comme le seul horizon médical viable. De l'affaire Mustapha Salma (2013) aux appels de détresse pour la petite Aissata (2019), Cridem est devenu le registre des plaintes d'un système hospitalier incapable de traiter ses propres citoyens.

Un pays ne peut pas émerger quand son élite de demain (les bacheliers) est décimée scolairement et que son élite d'aujourd'hui doit prendre l'avion pour se soigner. Ces articles sont les marqueurs d'un sous-investissement chronique dans le "logiciel" du pays (les hommes et les femmes) au profit du "matériel" (les routes, les ports).


Comment casser le cycle ?

À la lecture  donc de ces 18 années d'archives Cridem, je pense que le "Mal mauritanien" n'est pas une malédiction, mais une erreur de programmation logicielle.

Le redressement ne viendra pas d'un énième gisement (or, gaz, hydrogène vert). Si le "logiciel" de gouvernance reste le même, le gaz de 2028 subira le même sort que le poisson de 2010 ou le fer de 2014.

Les indicateurs de changement réel (à guetter sur Cridem dans le futur) seraient :

-       Non plus l'exportation, mais des titres sur "L'inauguration d'usines de transformation" (conserveries, aciéries).

-       Non plus des "évacuations sanitaires", mais des "Opérations à cœur ouvert réussies à l'Hôpital National".

-       Non plus des "projets de loi" contre la corruption, mais des "Condamnations définitives avec saisie de biens" de hauts responsables.

 

Tant que ces titres n'apparaîtront pas, Cridem continuera,  d'être le journal d'alerte, un journal de bord d'un navire sociopoliticoéconomique qui navigue en rond.

Le "mal mauritanien", lu à travers Cridem, est celui d'un pays qui refuse de se regarder en face. Les titres de 2026 pourraient être ceux de 2008 en changeant quelques noms.

 

Pour sortir de ce bégaiement historique, il ne faut plus des "mesures" ou des "plans d'urgence", mais une rupture de modèle.

 

. Le "bégaiement historique" de la période 2008-2026 prouve que le logiciel de la Rente Passive (que nous avion longtemps critiquée dans plusieurs articles précédents ) a atteint ses limites physiques et sociales. Pour éviter que les titres de 2035 ne soient de pâles copies de ceux de 2008, la Mauritanie doit opérer une transition brutale vers un Modèle de Valorisation Endogène.

Ce nouveau modèle que nous préconisons, doit reposer sur trois piliers de rupture:

1. La rupture économique : De l'extraction à la transformation Le modèle actuel, documenté par 18 ans d'archives, est celui d'un comptoir colonial modernisé : on creuse, on pêche, et on exporte brut.

-       Le Nouveau modèle : Il impose le "Local Content" radical. L'indicateur de réussite ne doit plus être le volume des exportations de la SNIM ou les licences de BP, mais le taux de transformation locale.

-       Le titre que l'on veut lire sur Cridem : Ne sera pas: "Record d'exportation de fer vers la Chine", mais "La première aciérie de Zouerate livre ses barres de fer pour la construction de l'aéroport de Nouakchott".

2. La rupture de Gouvernance : de la fidélité à la compétence L'instabilité chronique des directeurs et les scandales à répétition signalent un modèle de gestion tribal et clientéliste, où le poste est une récompense et non une responsabilité.

-       Le Nouveau Modèle : Il instaure la "Sanction-Résultat". L'administration doit passer d'une logique de moyens (dépenser le budget) à une logique de performance auditable (mettre en oeuvre véritablement le budgets de programme) .

-       Le titre que l'on veut lire sur Cridem : Ne sera pas: "Limogeage du DG pour des raisons floues", mais "Le Directeur de la SNDE maintenu à son poste après avoir atteint 98% de ses objectifs d'adduction d'eau".

3. La Rupture sociale : De l'exclusion à l'Investissement Humain Les rubriques "Faits divers" et "Société" de Cridem hurlent le désespoir d'une jeunesse sacrifiée (échec au Bac) et d'une population divisée. Un pays ne peut pas émerger avec 23% de réussite au Bac.

-       Le Nouveau modèle : Il considère l'Éducation et la Santé non comme des charges sociales, mais comme les seuls investissements productifs viables à long terme. C'est le passage d'une économie qui mise sur sa géologie à une économie qui mise sur sa démographie.

-       Le titre que l'on veut lire sur Cridem : Ne sera pas "Une première cohorte de travailleurs part en Espagne", mais "Pénurie d'ingénieurs : les entreprises mauritaniennes peinent à recruter face à la demande locale".

En définitive, le "mal mauritanien" est guérissable, à condition d'arrêter de soigner une hémorragie avec des pansements.

La lecture des archives de Cridem livre,  sans conteste,  une leçon cruelle mais précieuse : l'argent des ressources ne développe pas un pays, c'est la qualité de ses institutions et de ses hommes qui le fait.

La rupture de modèle n'est pas une option technique, c'est une urgence de survie pour la Mauritanie.

 

Pr ELY Mustapha

 

samedi 24 janvier 2026

Analyse critique et vérification factuelle du discours du Premier ministre mauritanien M. El Moctar Ould Djay, devant l'Assemblée nationale. 2026. Par Pr ELY Mustapha

 Le discours du Premier ministre mauritanien devant l'Assemblée nationale présente le bilan de l'action gouvernementale pour 2025 et les perspectives pour 2026. 

Le contexte est marqué par le démarrage effectif (bien que retardé) de l'exportation du gaz (projet GTA), une transition énergétique et des promesses sociales fortes ("Taahoudaty"). Le Premier ministre tente de dresser un tableau de résilience économique exceptionnelle et de "révolution" infrastructurelle. Notre analyse confronte ces affirmations aux données macroéconomiques et sectorielles disponibles auprès des institutions internationales (FMI, Banque Mondiale, BAD) pour la période concernée.

Le discours revendique une croissance annuelle moyenne dépassant continuellement le seuil de 5,5 % sur la période 2022-2026. Cette affirmation est contredite par les données réelles qui montrent une volatilité importante, avec un ralentissement marqué en 2023 (entre 3,4 % et 4,8 %) et des projections pour 2025 autour de 4,0 %. La présentation d'une croissance ininterrompue au-dessus de ce seuil relève donc d'une exagération manifeste.

Concernant l'endettement, le gouvernement annonce un ratio dette publique/PIB de 43,3 % pour l'année 2026. Ce chiffre est jugé crédible et même prudent, car il est légèrement supérieur aux projections des institutions financières internationales, qui anticipent un ratio de 41,2 %. Cette estimation gouvernementale conservatrice renforce la fiabilité des prévisions sur ce point spécifique.

L'affirmation selon laquelle le taux d'inflation est maintenu « autour de 2 % » est considérée comme trompeuse. Elle passe sous silence le pic inflationniste de 9,6 % subi en 2022 et ne reflète pas la réalité des années 2024 et 2025, où les taux oscillent davantage entre 2,5 % et 3,5 %. Cette formulation minimise l'érosion cumulée du pouvoir d'achat des ménages sur la période.

Les chiffres avancés pour le secteur minier, avec une production de la SNIM de 14,7 millions de tonnes en 2025 et un objectif de 15,5 millions pour 2026, sont évalués comme plausibles. Ils s'inscrivent dans la tendance haussière observée (environ 14,2 Mt en 2024) et sont corroborés par la stratégie de développement de l'entreprise.

L'annonce de l'allocation de 26 % du budget de l'État aux programmes sociaux, chiffrée à 340 milliards d'anciennes ouguiyas, est vérifiée. Si l'ordre de grandeur est correct (représentant environ 28-30 % du budget total en nouvelle monnaie), l'utilisation des montants en ancienne devise vise clairement à gonfler l'impact psychologique de l'annonce auprès du public.

Enfin, l'annonce du démarrage de la production gazière du projet GTA et de l'achèvement du pipeline est vérifiée. Le calendrier présenté concorde avec les informations des opérateurs du projet, qui ont confirmé l'arrivée du premier gaz et les premiers chargements de GNL au début de l'année 2025, validant ainsi la réalisation de cette étape clé après des années de retard.

 
L'analyse révèle une stratégie de communication basée sur la sélection avantageuse (fort connu du cherry-picking) et la réécriture de l'histoire récente.

L'affirmation centrale selon laquelle la Mauritanie a connu "5 années continues de croissance supérieure à 5,5% (2022-2026)" est contredite par toutes les institutions majeures.
En 2023, la croissance a ralenti à 3,4% (BAD) ou 4,8% (FMI) en raison de contre-performances du secteur extractif et de la baisse des investissements publics.
Le Premier ministre tente de créer un narratif de "décollage économique ininterrompu" pour valider la politique du Président Ghazouani. Reconnaître le ralentissement de 2023 fragiliserait ce récit de succès linéaire.
En affirmant maintenir l'inflation "autour de 2%", le gouvernement projette une image de stabilité des prix qui ne reflète pas le ressenti des ménages.

L'inflation cumulée sur la période 2022-2025 est significative (9,6% en 2022 seule). Si l'inflation annuelle 2026 vise 2%, le niveau général des prix reste élevé par rapport à 2019.
Utilisation d'un taux cible futur pour masquer la volatilité passée.

Le discours utilise systématiquement l'ancienne ouguiya (MRO) pour les annonces sociales ("340 milliards"), alors que le pays est depuis longtemps passé à la nouvelle ouguiya (MRU) .

Annoncer "340 milliards" sonne politiquement beaucoup plus fort que "34 milliards", bien que la valeur soit identique. C'est une technique populiste classique en période pré-électorale ou de bilan.

Le discours repose sur une structure logique de légitimation par l'infrastructure et la sécurité, tout en utilisant des sophismes pour masquer les faiblesses sociales.

Le Premier ministre énumère une liste exhaustive de projets (routes, ponts, centrales) avec un niveau de détail granulaire (kilomètres exacts, noms de villages).

Cette "avalanche de preuves" vise à saturer l'auditoire et à rendre la critique difficile sur le fond. L'achèvement du projet gazier GTA (finalement arrivé en 2025 après 3 ans de retard) est présenté comme un succès de gestion, occultant les coûts d'opportunité des retards.

Le discours lie explicitement la stabilité politique à la performance économique : "Qui, parmi nous, n’apprécie pas chaque jour les bienfaits de la sécurité... dans un contexte régional... chaotique ?" .

Il sous-entend que toute critique virulente de l'action gouvernementale pourrait mettre en péril cette stabilité, utilisant la peur du chaos régional (Sahel) pour discipliner l'opposition intérieure.

Le discours promet 15 000 emplois .
Avec une population jeune et un taux de chômage des jeunes estimé à 24% en 2023, 15 000 emplois représentent une goutte d'eau face aux dizaines de milliers d'entrants sur le marché du travail chaque année. Le ratio "moyens mis en œuvre / impact réel sur le chômage" reste le point faible non adressé du discours.

Le discours du Premier ministre El Moctar Ould Djay est un exercice de comptabilité politique optimiste. Si les données sur la dette et les projets gaziers (GTA) sont globalement corroborées par les sources internationales (FMI, BP), l'affirmation centrale d'une croissance ininterrompue et supérieure à 5,5% depuis 2022 est factuellement fausse. Le gouvernement s'attribue les mérites d'une conjoncture favorable (démarrage du gaz) tout en masquant les creux de croissance (2023) et l'impact de l'inflation passée (2022).

 
Comparaison des deux discours du Premier ministre (2025 et 2026)

Qu'en est-il alors si pour plus de crédibilité  on faisait l' analyse comparative des deux discours du Premier ministre, celui de 2025 (faisant le bilan de l'année 2024) et celui de 2026 (faisant celui de 2025) ?

Cette mise en perspective des deux discours du Premier ministre (2025 et 2026). révèle plusieurs glissements de calendrier et ajustements d'objectifs entre les promesses faites en janvier 2025 et le bilan présenté en janvier 2026.

L'analyse conjointe du discours de janvier 2025 (fixant les perspectives pour 2025) et de celui de janvier 2026 (présentant le bilan 2025) permet de mesurer l'écart entre le planifié et le réalisé. Si certains objectifs macroéconomiques et industriels (notamment la SNIM) sont atteints avec une précision remarquable, le volet des infrastructures routières et sanitaires souffre de reports systématiques d'une année sur l'autre, souvent présentés de manière implicite dans le discours de 2026.


Contradictions et Réalisations

Dans le domaine des transports, le discours de janvier 2025 affirmait catégoriquement que les travaux des deux tronçons de la route Néma - Nbeyket Lahouache seraient achevés avant la fin de l'année 2025. Cependant, le bilan dressé en janvier 2026 réinscrit ce même projet dans la liste des réalisations dont la réception est prévue pour la fin de l'année 2026. Cela met en évidence un glissement d'une année complète sur le calendrier initial, sans que ce report ne soit explicitement justifié dans le nouveau discours.

Concernant les infrastructures de santé, le gouvernement s'était engagé en 2025 à achever, équiper et mettre en service l'hôpital d'Aïoun au cours de l'année. Le discours de 2026 reconnaît implicitement que cet objectif n'a pas été pleinement atteint dans les temps, mentionnant la finalisation des travaux tout en admettant un retard par rapport aux délais contractuels. L'hôpital n'était donc toujours pas pleinement opérationnel au début de 2026 comme promis.

À l'opposé des infrastructures publiques, le secteur minier démontre une grande précision dans ses prévisions. L'objectif fixé pour la SNIM dans le discours de 2025 était d'atteindre une production de 14,7 millions de tonnes. Le bilan de 2026 confirme que ce chiffre exact a été atteint, ce qui souligne une forte crédibilité des projections industrielles et commerciales de l'entreprise d'État, contrairement aux aléas des chantiers sociaux.

Le secteur de l'artisanat a également subi des contretemps. La mise en service du Village artisanal de Nouakchott, présentée comme une perspective pour 2025, n'a pas été réalisée dans les délais impartis. Le discours de 2026 évoque sa mise en service mais précise qu'elle intervient après le retard enregistré par ce projet majeur, confirmant ainsi le non-respect de l'échéance initiale.

Sur le plan énergétique, le discours de 2025 se montrait très précis, annonçant la première livraison de gaz naturel liquéfié pour le mois de février 2025. En comparaison, le discours de 2026 reste plus flou sur l'exploitation commerciale immédiate, se concentrant davantage sur l'achèvement des infrastructures et la révision des conditions de financement de la première phase, ce qui suggère que la promesse d'une livraison effective en février 2025 a probablement rencontré des obstacles.
 

Enfin, une contradiction notable apparaît dans la présentation de la croissance économique. Alors que le discours de 2025 prévoyait un taux de 5 % pour l'année 2024, le discours de 2026 affirme rétrospectivement que la croissance annuelle moyenne a dépassé le seuil de 5,5 % de manière continue sur la période 2022-2026. Cette affirmation de 2026 semble lisser la réalité des fluctuations économiques pour construire un récit de performance ininterrompue qui ne correspond pas aux données annuelles précédemment communiquées.

Le discours de 2026 utilise une technique rhétorique consistant à réinscrire comme "perspectives" des projets qui étaient présentés comme des "certitudes" l'année précédente.

Cas de la route Néma-Nbeyket Lahwach : En 2025, elle est listée catégoriquement dans les projets "qui seront achevés avant la fin de l'année" . En 2026, elle réapparaît discrètement dans la liste des réceptions prévues pour 2026 . Ce report d'un an n'est pas justifié par un cas de force majeure dans le texte.
Cas de l'Institut Supérieur de Rosso (ISET) : Promis à l'achèvement et mise en service pour 2025 , le discours 2026 annonce devoir "Achever les travaux... après le retard enregistré" .

Une distinction nette apparaît entre les projets industriels/commerciaux et les projets sociaux.

Les objectifs de production de la SNIM (14,7 Mt) ont été atteints au chiffre près .
À l'inverse, les programmes sociaux comme les infrastructures de jeunesse (stades, maisons des jeunes) subissent des reports. Par exemple, le stade de Sebkha et les salles de Kiffa/Kaédi, dont le lancement des travaux était annoncé pour 2025 , sont à nouveau cités comme "lancement des travaux" ou études en 2026 .

Le discours de 2025 sur le Gazier était très précis : "première livraison... en février prochain (2025)" . Le discours de 2026 devient plus technique et moins triomphaliste sur l'exportation immédiate, mettant l'accent sur "l'achèvement des travaux du pipeline" et des négociations financières complexes ("révision des conditions de financement" ). Cela indique que l'année 2025 a probablement été marquée par des défis techniques ou financiers non anticipés dans le discours précédent.

 En définitive, la comparaison des deux discours démontre une tendance du gouvernement à surestimer sa capacité d'exécution annuelle sur les infrastructures publiques (routes, hôpitaux, universités), entraînant un report systématique d'environ 12 mois pour de nombreux projets structurants. En revanche, les prévisions macro-budgétaires et la production minière (SNIM) font preuve d'une grande fiabilité. Le discours de 2026 tente de masquer ces glissements en intégrant les projets en retard dans les nouvelles "perspectives", diluant ainsi la non-réalisation des engagements de 2025.

Une gouvernance à deux vitesses. 

En somme, l'analyse croisée des discours du Premier ministre et des réalités factuelles met en lumière une gouvernance à deux vitesses. 

D'un côté, les secteurs extractifs et industriels, tels que la SNIM et le projet gazier GTA, démontrent une fiabilité prévisionnelle et une robustesse rassurantes pour les partenaires économiques. De l'autre, le volet social et les infrastructures publiques souffrent d'un déficit chronique d'exécution, caractérisé par des reports systématiques d'une année sur l'autre et une tendance à "recycler" les promesses non tenues en nouvelles perspectives.

Si la gestion prudente de la dette est à saluer , la stratégie de communication consistant à lisser artificiellement les indicateurs de croissance et à masquer l'inflation passée fragilise la crédibilité du récit gouvernemental. 

Le véritable défi pour l'exécutif ne réside plus dans l'annonce de plans ambitieux, mais dans sa capacité à briser ce cycle de glissements calendaires pour transformer les ressources gazières et minières en améliorations tangibles et immédiates pour le quotidien des citoyens mauritaniens.

Pr ELY Mustapha




vendredi 23 janvier 2026

Depuis Davos : Les Européens regrettent d’avoir découvert l’Amérique. Par Pr ELY Mustapha


Cette année à Davos, le mot d’ordre n’était ni « croissance verte », ni « résilience numérique ». Non, l’expression la plus prononcée entre deux coupes de champagne sans bulles et trois regards crispés sur l’indice Nasdaq fut : « On aurait mieux fait de ne jamais traverser l’Atlantique. »

Dans les couloirs, un commissaire européen, manteau intelligent et conscience propre, résumait la situation :

« On a exporté la Renaissance, et ils nous ont renvoyé TikTok et Donald Trump. »

Le bilan historique, dressé à la suissesse - précis, discret et hors de prix - fut cruel. Cinq siècles après Christophe Colomb, l’esprit européen nage dans le regret : l’Amérique aurait dû rester un concept géographique, pas un modèle économique.

Pendant que les délégations discutent du futur de la démocratie libérale, un ministre portugais, nostalgique des caravelles, murmure en aparté (com vinho tinto, évidemment) :

« Se soubéssemos o que vinha aí, tínhamos virado para o sul e descoberto o Brasil mais cedo. Aí pelo menos tínhamos carnaval! » (Ce qui signifie pour ceux qui ne jouent pas des maracas : "« Si nous avions su ce qui allait arriver, nous aurions mis le cap vers le sud et découvert le Brésil plus tôt. Au moins, nous aurions eu le carnaval ! »)

Les Français, toujours prompts à dégainer des aphorismes, évoquent « le Grand Remord ». Les Allemands, eux, proposent un Green Plan pour “replanter des principes là-bas”. Et les Italiens, pragmatiques, suggèrent simplement de racheter la Californie en cryptomonnaie, « vu que tout est à vendre ».

Mais la palme du réalisme revient à un jeune économiste espagnol, ironique et goguenard :

« En fin de compte, si on regrette, c’est peut-être parce qu’on a découvert l’Amérique deux fois : une fois avec Colomb… et une autre avec Netflix. »

Au dernier jour du Forum, un vieux banquier suisse, caressant son gilet en cachemire, conclut avec un sourire :

« Et dire que tout ça a commencé par un malentendu. Ils cherchaient les Indes. Aujourd’hui, c’est nous qui les cherchons encore. »

Epílogo à la portugaise : C'est la faute à Christophe.

Le soir venu, dans les bars de Davos, les rires ont refait surface - nerveux, glacés, sincères peut-être. Entre deux gorgées de vin chauffé, un vieux fonctionnaire européen a conclu en regardant la montagne :

« Décidément, on n’aurait jamais dû envoyer Christophe Colomb. On aurait dû envoyer Spinoza. Au moins, il aurait réfléchi avant d’y aller. »

Le ministre portugais, toujours présent, a souri, le regard dans le vide :

« América, meu amor, foste a nossa maior descoberta… e o nosso maior equívoco. »

Et au loin, dans la nuit glaciale, un écho ironique sembla répondre, un écho avec une touffe orange du côté de Mar-a-Lago , porté par le vent :

« Thanks, Europe. Here the West Indies, LOL. We’ll send you the invoice. »

Pr ELY Mustapha

 


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Poésie de la douleur.